Découvrez Pierre-Yves Gomez, chercheur partenaire de notre recherche sur l'Expérience Collaborateur

Mis à jour : 26 avr. 2019

Pour notre Recherche Collaborative sur l'expérience collaborateur, nous avons sollicité Pierre-Yves Gomez, professeur de stratégie à l'EM Lyon et Directeur de l'Institut français de gouvernement des entreprises. Il nous partage dans cette interview sa vision de la notion et comment il envisage son rôle dans notre aventure apprenante !




Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de vos sujets de recherche ?


J’ai 58 ans et j’ai commencé à m’intéresser à l’entreprise et à ses évolutions il y a déjà une trentaine d’années. J’ai reçu une formation universitaire en économie politique que j’ai complétée par un troisième cycle en finance. A l’issue de mes études, j’ai travaillé pendant six ans en entreprise et spécifiquement dans le domaine de la création d’entreprise pour comprendre de l’intérieur le monde des affaires car on peut trop vite le caricaturer lorsqu’on le regarde de manière surplombante.


J’ai intégré à la fin des années 1980 ce qui est devenu depuis emlyon où j’ai fait toute ma carrière académique. J’ai commencé par obtenir un doctorat en gestion dont le sujet était les phénomènes mimétiques en économie et la rationalité de l’imitation. Assez vite, dans les années 1995, je me suis intéressé à la question du gouvernement des entreprises. Après un passage à la London Business School, j’ai fondé en 2003 un centre de recherche associé à emlyon, l’IFGE (institut français de gouvernement des entreprises). Cela m’a permis de constituer une équipe de chercheurs pour approfondir les enjeux et les théories de la gouvernance mais aussi pour participer au débat public notamment en rédigeant le Référentiel pour une gouvernance raisonnable et en collaborant étroitement à la rédaction du code de gouvernance MiddleNext.


À partir des années 2010 je me suis intéressé au travail et à son évolution. C’est l’élément déterminant des transformations des entreprises aujourd’hui bien plus que la technologie. J’ai fait soutenir plusieurs thèses de doctorat et j’ai moi-même publié plusieurs ouvrages sur ces évolutions. Aujourd’hui, je cherche d’une part à mieux comprendre le lien entre la digitalisation et la transformation du travail et, d’autre part, je développe un programme de recherche sur la prise en compte du travail dans les instances de gouvernance.


Quels sont pour vous les principaux enjeux de l'expérience collaborateur ?


Je tiens à dire que je ne suis pas un spécialiste des techniques qui sont mises en œuvre dans ce cadre mais que mon apport consiste à mettre l’expérience collaborateur en perspective notamment par rapport à l’évolution générale du monde du travail et des organisations. Le point clé, me semble-t-il, c’est la transformation générale du travail : de plus en plus couramment, les collaborateurs exercent des activités à l’extérieur de leur entreprise, activités qui sont parfois rémunérées à la marge mais très souvent fortement valorisantes pour eux. La mise en œuvre de leurs compétences, y compris techniques, n’est plus liée à leur seule activité professionnelle au sens ancien, c’est-à-dire associée à un contrat de subordination à l’entreprise.


C’est un enjeu à la fois social et économique totalement nouveau ou, plus exactement, un retour à une économie préindustrielle où les travailleurs contribuaient à des projets gérés par des entreprises mais exerçaient aussi par ailleurs des activités autonomes dont ils vivaient. N’oublions pas que c’est le machinisme et le salariat, à partir du milieu XXe siècle, qui ont conduit à considérer comme évident que le déploiement des compétences professionnelles ne pouvait être qu’associé à un emploi dans une entreprise. Même si le salariat continuera d’exister encore pendant de longues années, notre économie n’est plus celle des années 60 ou même 80 parce qu’une partie croissante de la création de valeur se réalise en dehors des murs de l’entreprise et parfois sans qu’intervienne aucune entreprise !


Effectivement, beaucoup de salariés aujourd’hui munis de leurs ordinateurs personnels et leurs téléphones portables peuvent produire des services voire des biens dans des projets collaboratifs. La plupart d’entre contribuent en tant que client au processus de production… bref ce n’est plus dans une seule entreprise que l’on déploie ses compétences professionnelles. Les jeunes générations qui sont nées avec le digital ont intégré cela dans leur culture, ce qui donne l’impression qu’il existe une génération Y ou Z. En fait, ce n’est pas une question de génération mais une évolution qui concerne tous les collaborateurs et qui est beaucoup plus large puisqu’elle touche aux nouveaux modes de réalisation du travail. C’est dans ce cadre global qu’il me semble indispensable de placer la question spécifique de l’expérience collaborateur.


La symétrie des attentions peut-elle être la clé de voûte d'un programme destiné à améliorer l'expérience collaborateur ?


L’expérience collaborateur est un décalque de l’expérience client et cela nous dit déjà beaucoup de choses relativement à ce que j’ai exprimé précédemment. Première symétrie des attentions : c’est la même personne qui, en tant que client, est repérée et accompagnée et, en tant que collaborateur, doit être aussi repérée et accompagnée. Mais cela va plus loin : en tant que client, on est d’une certaine façon collaborateur dans les processus de production qui sont de plus en plus coréalisés par les clients.


Conséquence, les collaborateurs prennent l’habitude d’être traités en tant que « client-producteur » avec attention et ils attendent logiquement à l’être aussi dans l’entreprise.

La symétrie des attentions n’est donc pas simplement une sorte de devoir éthique ou la conséquence d’une vague culture nouvelle « digitale » du collaborateur. Elle s’inscrit profondément dans la transformation du travail que j’ai évoquée : s’il y a symétrie des attentions, notamment entre clients et collaborateurs, c’est précisément parce que la frontière entre les deux est devenue vague. Enfin, remarquons que ce mode de gestion se fonde sur la notion « d’expérience », tant celle du client que du collaborateur. Il y a un déplacement de la représentation du travail par rapport à la notion de « compétence » du collaborateur qui était jusque-là la clé d’entrée dans les ressources humaines. Ce déplacement « existentiel » que suppose la notion d’expérience n’est pas sans importance sur le management, il faudra en discuter.


Qu'aimeriez-vous partager avec les six entreprises partenaires au cours de cette recherche collaborative ?


D’abord de la bienveillance et peut-être de l’amitié avec leurs représentants ! Parce que je ne crois pas que l’on puisse réellement apprendre les uns des autres sans des conditions d’accueil et de respect qui procurent du plaisir à être ensemble. J’aimerais pour ma part mieux comprendre les raisons qui poussent les entreprises à se lancer dans ces politiques d’expérience collaborateur, ce qui les motive profondément au-delà de l’opportunité, voire d’une certaine mode. Je suis curieux de ce qui est mis en place, et de ce que cela peut produire sur les relations d’autorité notamment.


J’aimerais partager ma compréhension des évolutions de nos sociétés, pour qu’elle soit confrontée à l’épreuve des pratiques et des interprétations peut être différentes. J’espère pouvoir apporter aux participants à ce groupe de travail l’effet miroir que peut produire un  « candide » sur leurs pratiques et offrir des pistes de discussion pour anticiper les conséquences de ces pratiques sur les organisations.

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